Dans la roue de Laurie Berthon, la pistarde qui dit stop à un an des Jeux
- Jacques Perrot
- 16 août 2020
- 11 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 sept. 2020
Laurie Berthon n'éprouve aucun regret d'avoir pris la décision de renoncer à sa participation aux Jeux de Tokyo. En atteste sa joie de vivre. Photo Jacques PERROT
Pendant que la quasi-totalité des athlètes de haut niveau ne rateraient les Jeux Olympiques pour rien au monde, la pistarde Laurie Berthon a, elle, pris le contre-pied en stoppant sa carrière, sans regret, à un an de l'échéance Tokyo 2020 et alors même que la Fédération française de cyclisme comptait vivement sur elle. Portrait d'une femme au parcours saccadé.
Sur la grande allée du quartier de la Défense à Paris, le marché de Noël et ses odeurs alléchantes présagent déjà de la période festive qui s'annonce. Pourtant, au delà de ce hameau de saveurs, les costards et les mallettes en cuir noir se croisent dans un va-et-vient incessant. Dans ce quartier des affaires au dress code établi, chaque minute semble compter. Les 13 heures viennent pourtant de sonner et la pause déjeuner pourrait s'imposer avec plus de tranquillité. Il n'en est point.
Au milieu de cette foule aux visages fermés et à la fréquence de pas rythmés et stéréotypés, une jeune femme se distingue par sa démarche légère mais non moins dynamique, son sourire naturel et sa sympathie communicative. Elle s'appelle Laurie Berthon. Il n'y paraît pas forcément à première vue, mais ce bout de femme de 28 ans (au moment de l'entretien) et d'1m69, a accumulé de nombreux podiums durant sa carrière. De mode ? Rien à voir. Plutôt le sport, et plus précisément le cyclisme sur piste qu'elle a adopté « grâce à mes parents qui m’ont transmis un ADN dans le genre ''grosses cuisses'' et un caractère bien trempé. Je suis née sur un vélo, ou presque... », se décrit-elle.
À son compteur, d'innombrables kilomètres à pédaler jusqu'à des pics de vitesse pouvant atteindre 70 km/h, d’innombrables pays survolés pour les compétitions, et surtout un palmarès : championne de France de vitesse par équipes (2012), championne de France de la course aux points (2012), double championne de France du scratch* (2012 et 2013), triple championne de France de l'omnium** (2013, 2014 et 2015), vainqueur du classement général de l'omnium en coupe du monde pour sa première année en Élite (saison 2013-2014), deuxième du championnat du monde de l'omnium en 2016 et championne de France de l'américaine*** (2017 et 2018).
La retraite à 27 ans, à un an des Jeux
La pistarde, spécialiste des épreuves de l'omnium et de l'américaine, a inexorablement les qualités pour participer à une nouvelle olympiade, bénéficie du soutien de sa fédération et a néanmoins pris la décision, le 23 juillet 2019, de tirer un trait sur sa carrière sportive de haut niveau, à seulement 27 ans et à un an du graal : les Jeux Olympiques de Tokyo. Le genre de décision qui s'apparente à du gâchis. Mais pas pour l'intéressée.
D'abord car elle a déjà eu l'occasion d'y goûter : en 2016 à Rio de Janeiro (dixième de l'omnium). Mais aussi surtout car, après les championnats du monde 2018 (qui ont eu lieu en mars 2019) et sa première grosse blessure deux mois plus tard, en mai, la jeune femme a pu se donner le temps de réfléchir pour la première fois de sa carrière.
« Habituellement, tu es la tête dans le guidon, tu ne te fais jamais d'autocritique », reconnaît-elle avec un certain recul.
Et se remémore : « Lors du bilan post championnat du monde, j'ai eu cette lassitude de me dire ''Es-tu prête à faire les mêmes sacrifices ?'' La réponse a été non. Je pensais faire un burn-out à ce moment là de ma carrière [pour revenir à 100%], c'est finalement un brown-out qui s'est produit (le fait de ne plus trouver d'intérêt dans ce que tu fais) ».
Une décision prise « d'elle-même » qui a constitué un choc pour les membres de la Fédération française de cyclisme qui la préparait en vue des JO dans deux épreuves (omnium et américaine) et qui souhaitait, par son expérience, en faire une cadre de l'aventure.
Laurie Berthon a annoncé officiellement sa décision sur la toile le 23 juillet 2019 :
Un pied de nez à l'équipe de France, neuf ans après avoir été virée de l'Insep (Institut national du sport, de l'expertise et de la performance), ce cocon de formation des grands champions tricolores de demain.
Un épisode auquel Laurie Berthon ne s'attendait pas, et qui l'avait profondément affecté à l'époque.
Son monde s'écroule
Un baccalauréat économie et sociale finalement en poche, Laurie se cherche l'année suivante, balbutiant entre une formation en comptabilité puis un cursus à distance en diététique. Les deux essais feront chou blanc. Après un bilan d'orientation, « je me suis dis que j'étais faite pour les Staps (sciences et techniques des activités physiques et sportives). » Alors que les zones d'ombres sur ses études se dégageaient, le ciel lui tombe sur la tête. Son entraîneur lui annonce que le pôle France ne souhaite pas la conserver, ses performances sur vélo étant jugées insuffisantes : « Laurie, tu ne feras jamais les Jeux Olympiques en sprint. » La pistarde se remémore la douleur : « À 19 ans, tu es jeune. L'Insep, c'est un peu une famille. Tu y fais tes plans, tes copains. Et tout à coup, tout s'arrête, tout mon monde s'écroule. À cet âge-là, tu t'en fais une montagne, tu n'as pas trop de recul... »
Pourtant, la jeune femme avait conscience « qu'il serait compliqué de faire une carrière en sprint. Là, les sélectionneurs avaient décidé que je n'en faisais plus partie. » Difficile de s'y préparer mentalement et encore plus de s'imaginer une autre suite que celle rêvée. D'autant que les conséquences font mal, « si tu n'es pas dans l'équipe de France de sprint, tu ne peux pas participer aux grandes compétitions. » Outre la non conservation, c'est aussi la manière qui lui a été douloureuse. « Aucune mise en garde, je ne m'y attendais pas du tout. Et les mots de l'entraîneur ont été durs ce jour-là, un manque de pédagogie », se remémore-t-elle.
Le bol d'air lyonnais
L'élan et l'envie coupés, à 19 ans, Laurie Berthon retourne étudier au bercail, en terre lyonnaise, là où sa passion pour le cyclisme est née. Et la piste particulièrement. « J'ai commencé par la route mais c'était trop formel et solidaire, j'ai jamais trop aimé. Je préférais l'ambiance festive du cyclo-cross. Puis j'ai découvert la piste en minime à 14 ans. Ce n'est pas commun car souvent on se réfère à ce qu'on voit le plus à la télévision [la route en l’occurrence], mais j'aimais cette sensation de vitesse, sur une courte distance, et aussi la mixité, pouvoir se confronter aux garçons. J'ai aussi de vagues souvenirs d'avoir été au vélodrome pour voir ma mère et les copains de mes parents courir. » C'est ainsi que la Lyonnaise de naissance signa sa première licence cycliste avec le club de Bourg-en-Bresse (piste et route) avant de rejoindre Charvieu-Chavagneux Isère cyclisme, pour enfin rejoindre l'Insep alors qu'elle n'était qu'en cadette 2.
Durant deux ans à Lyon, Laurie Berthon retrouve goût à une vie d'étudiante normale. « J'ai pu profiter de mes deux premières années de vie étudiante. Aujourd'hui, je me dis que j'ai bien fait de profiter de cette période là. Beaucoup de sportifs terminent leur carrière et n'ont qu'un bac. C'est un poids en moins car quoiqu'il arrive, j'ai un bac +3 », relativise la sportive. À la fin de sa L2, les affaires reprennent. « J'ai été contacté pour rentrer dans l'équipe de France d'omnium et j'ai accepté. Le sprint a la main mise sur le sportif à l'Insep, il n'y a pas de pôle pour l'équipe de France d'endurance [dont dépend l'omnium]. Seulement des stages avant nos gros rendez-vous, précise l'étudiante. Avec les compétitions, j'ai été plus absente en cours en Licence 3, mes notes ont baissé mais je suis parvenue à valider mon année et ma licence. »
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La révélation, « je n'étais pas faite pour faire du sprint »
Lorsque l'équipe de France d'omnium la recontacte à la fin de sa L2, l'omnium apparaissait tout juste pour la première fois aux Jeux Olympiques. Une année, 2012, où Laurie Berthon commençait à s'intéresser à cette épreuve de régularité sur plusieurs épreuves et à se persuader de n'en avoir pas tout fait fini avec le haut niveau. L'horizon 2016 en ligne de mire, le rêve olympique pointa alors à nouveau le bout de son nez. Intrinsèquement pas la plus rapide chez les pures sprinteuses, Laurie se dit alors « qu'en endurance, je pouvais rivaliser. Mon passif de sprinteuse me donnait un avantage face à des adversaires recherchant plutôt l'endurance. J'étais la plus douée sur deux épreuves : le tour lancé et le 500 mètres départ arrêté. » Et pour cause, durant les trois années qui ont suivi son départ de l'Insep, « j'ai peut-être gagné deux secondes sur le 500 mètres départ arrêté et environ une seconde sur le tour lancé ».
Laurie Berthon a vite retrouvé du plaisir avec l'omnium. Photo Facebook Laurie Berthon
Une reconversion sportive bienvenue, qu'elle portait peut-être en elle depuis le début. « Je pense que je n'étais pas faite pour faire du sprint, je m'en suis rendue compte au fur et à mesure des compétitions à l'omnium. Mon exclusion de l'Insep aura finalement été un mal pour un bien », estime la jeune femme. Il faut dire que l'omnium, cousine du décathlon en athlétisme, Laurie l'avait dans la peau, sans le savoir. « Mes parents sont issus du vélo et se sont rencontrés sur la piste du vélodrome de la Tête d'or à Lyon. Ma mère pratiquait le sprint et mon père l'endurance. C'est rigolo car finalement je suis un combiné des deux », en sourit Laurie Berthon.
Son retour à l'Insep
Après la validation de sa licence, Laurie met de nouveau cap sur la région parisienne puisqu'elle est acceptée à l’école de kiné de Saint-Maurice (94) - qu'elle abandonna quelques mois plus tard - pour la rentrée de septembre. « Il me fallait alors trouver des solutions pour me loger sur place et gagner un peu d’argent, ajoute Laurie, j'ai donc postulé en juin au bâtiment mineur de l’Insep pour devenir surmédiante (surveillante + médiatrice). C’était la bonne solution pour être logée, toucher un salaire, être sur place à l’Insep pour m'entraîner et enfin retrouver mon petit copain, Quentin. Ce qui était ma motivation première. »
En janvier 2014, le pôle sprint de l'équipe de France déménage à Saint-Quentin-en-Yvelines (78). Son entraîneur de l’époque, Hervé Dagorne (qui lui avait permis de venir à l’Insep s’entraîner), lui offre la possibilité de rejoindre ce pôle olympique afin de préparer l’omnium en vue des JO de Rio. Elle est alors la seule endurante à pouvoir appartenir à ce pôle olympique réservé au sprint. « C’était justifié par le fait que l’omnium contient des épreuves de sprint », précise-t-elle.
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Une période faste où tout roule pour Laurie, enchaînant les performances en omnium ( triple championne de France, vainqueur du classement général en coupe du monde pour sa première année en Élite, deuxième du championnat du monde) et se souciant moins de l'aspect financier grâce à la bourse Challengers Française des jeux décrochée en septembre 2012 et pour deux ans (ces bons résultats ne lui suffisant pas pour vivre). Cette bourse bascule en 2015 sur un contrat d'image avec la FDJ. « Ce contrat rentrait dans le dispositif mis en place par le ministère des sports avec les entreprises et les fédérations sportives : le pacte de performance », ajoute la pistarde.
Un virus lui gâche « l'échéance de [sa] vie »
Ces performances sur les quatre dernières années en omnium et sa deuxième place au championnat du monde en mars 2016 lui octroient alors légitimement un statut de favorite en vue des Jeux olympiques en août.
« Malheureusement, j'ai chopé un virus (CMV) en mai/juin et depuis ça n'allait pas. On a tout de suite fait des analyses. Je ne pouvais pas trop me donner à l'entraînement à cause du virus et, en même temps, il faut se préparer à l'échéance de ma vie. Parce que si ce jour-là, le physique n'est pas à 200%... », savait déjà l'athlète. « Très attendue », Laurie avait conscience de la complexité de la tâche. Une 10e place plus tard, la désillusion de la contre performance est grande mais jamais la pistarde n'avoua publiquement les raisons de son échec. « Jamais je n'ai voulu me servir de la maladie comme excuse car ça m'a toujours énervé les gens qui s'en servent », précise-t-elle.
Lors de sa seule participation aux Jeux, à Rio, Laurie Berthon traînait un virus.
Photo Facebook Laurie Berthon
Omnium : un changement de format en travers de la gorge
À la sortie de cette olympiade brésilienne, l'Union cycliste internationale change son fusil d'épaule concernant l'omnium. L'épreuve reste bien olympique mais change de format. Au lieu des six courses disputées sur deux jours (dans l'ordre : le scratch, le tour lancé, la poursuite individuelle, la course à l'élimination, le contre-la-montre [500 mètres départ arrêté] et la course aux points), l'omnium sera désormais organisé sur une seule journée et ne comptera plus que quatre épreuves : le scratch, la course tempo, la course à l'élimination et la course aux points. Ce format, proposant quatre épreuves d'endurance, fait l'impasse sur les épreuves de vitesse, et notamment les deux points forts de Laurie Berthon, le tour lancé et le 500 mètres départ arrêté. Une aberration pour l'athlète. « Ma première pensée : ''j'aime pas''. C'est censé être un décathlon, mais ils m'ont enlevé toutes mes spécialités. »
Laurie Berthon (2ème au premier en partant de la droite) a rejoint le bataillon de Joinville en 2018, lui permettant de rentrer dans l'armée des champions qui réunit les athlètes servant sous les drapeaux. Photo Facebook Laurie Berthon
Ce nouveau format débouche sur des contre performances, engendrant de la déception. « Ça me fait chier », reconnaît-elle, sans filtre. À partir de 2017, le sélectionneur fait appel à elle pour participer à la poursuite par équipe et à l'américaine. « Il sentait que j'avais besoin de faire autre chose que l'omnium. Ce nouveau challenge était plus ludique et intégrait un esprit d'équipe. Ça m'a plu », assure la pistarde qui n'abandonnait pas l'omnium pour autant. Parallèlement, en 2018, Laurie décroche un contrat, pour trois ans, avec l'armée. Le soldat Berthon est rattachée au bataillon de Joinville et peut être amenée à intervenir sur la sécurité de certains événements. Cet engagement lui permet de devenir membre de l'armée des champions, regroupant les sportifs de haut niveau servant sous les drapeaux.
Survient alors sa première grosse blessure en mai 2019, son brown-out et cette décision si délicate à prendre à un an des JO. « C'était une décision très importante. J'avais moyen d'aller aux Jeux mais quand ça casse, ça casse. Je ne voulais pas être une sportive frustrée comme certains. Mon copain (Quentin Lafargue, membre de l'équipe de France de cyclisme sur piste) m'a soutenu. Mon préparateur mental, qui m'a suivi tout au long de ma carrière, aussi. Sans orienter ma décision. »
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L'appréhension du retour à « la vie normale »
Son retour à la vie, Laurie Berthon l'appréhendait un peu. Celle qui s'était lancée dans un Master STAPS Management des événements et loisirs sportifs option conduite de projet juste après les championnats du monde, par « envie de faire autre chose à côté » de sa vie sportive, peut désormais s'y consacrer pleinement. « Ça me sauve un peu, je n'ai pas le temps de gamberger. J'avais lu beaucoup d'articles sur la dépression des sportifs de haut niveau au sortir de leur rituel. Heureusement, j'ai plein de projets, ça me plaît », avoue-t-elle. Sa vie de sportive de haut niveau est également un atout pour sa nouvelle vie. « Les valeurs que m'a inculquées le cyclisme sur piste – la rigueur au quotidien, la ponctualité, se coucher tôt etc. - vont me servir toute ma vie. Elles sont totalement transposables à ma reconversion. »
Avec du recul (cinq mois après l'annonce de sa retraite), les regrets se font-ils sentir ? Laurie réfute : « Je n'ai jamais été prête à ''tout'' pour une médaille olympique. Ça n'a toujours été que du sport. C'est sûrement pour cela que je n'ai jamais décroché de médaille olympique. Je n'ai aucun regret là-dessus. Je ne suis plus frustrée d'avoir à tout sacrifier. Tu en as beaucoup qui s'enferment. Ça fait des athlètes frustrés, personnels et totalement perdus quand ils arrêtent. Je vis très bien ma reconversion (sourire). » Lucide et sans regret.
Jacques PERROT
Scratch * : tous les coureurs partent en même temps sur une distance établie pour une course individuelle.
Omnium** : classement sur plusieurs épreuves de régularité.
Américaine *** : deux pistards se relayent sur 50 kilomètres sur la même piste et sans s'arrêter. Tous les 20 tours, un sprint a lieu permettant de remporter des points. Il y a dix sprints. Le duo ayant le plus de tours d'avance sur les autres, ou le plus de points si aucun duo n'a de tour d'avance, remporte la course.












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